L'UNML et l'Institut Bertrand Schwartz organisaient le 28 septembre un hommage à Bertrand Schwartz dispari cet été.

" J’ai rencontré Bertrand Schwartz autour de la question de ce qu’on appelait les « emplois jeunes ». Il travaillait avec l’énergie qu’on lui connaît sur les emplois de « médiateurs » et j’animais la cellule d’appui au programme « nouveaux services, emploi jeunes » sur le District du Grand Caen, au sein de la Mission Locale de l’Agglomération Caennaise que dirigeait Serge Kroichvili et que présidait Jangui Le Carpentier. 

 

Nous avons prolongé cette rencontre au sein de Moderniser Sans Exclure, à la fois parce que j’ai assuré plusieurs années la présidence de l’association régionale Moderniser Sans Exclure de Basse-Normandie qu’animait Pascal Rogue et l’animation nationale du réseau que nous avons tenté d’initier, après la dissolution de l’association nationale, au sein de Développement et Emploi que présidait Jacques Bertherat et que dirigeait Jean-Marie Bergère.

 

Je me souviens particulièrement de ces déplacements avec Bertrand, au moment du passage de témoin entre l’association nationale et le réseau porté par Développement et Emploi, de ces heures d’échanges dans un train qui nous emmenait à Caen, Marseille, Lille ou bien encore Lyon afin d’y rencontrer ceux qui, dans ces territoires, mettaient en oeuvre la démarche pratique de Moderniser Sans Exclure. Moderniser Sans Exclure, quand on y songe, alors que, tout de même, quelques années sont passées, ce nom même annonce bien plus qu’un programme, il annonce une vision et une philosophie. D’une actualité, d’une modernité toujours aussi aigüe.

 

De quoi s’agit-il ? D’un usage de la vidéo, selon un démarche appelée « automédiatisation » mise au service d’un principe d’actions que Bertrand n’a cessé d’essaimer, l’idée que ce sont ceux qui agissent, qui sont les protagonistes d’une action ou d’une situation qui en connaissent le plus sur celle-ci, qu’ils soient opérateurs d’une machine à commande numérique, stagiaire d’un dispositif d’insertion ou habitant d’un quartier populaire en cours de réhabilitation…

Une démarche née aussi du constat, là encore de nombreuses fois énoncé par Bertrand, que ceux (quel que soient leur statut) qui se préoccupent de ceux-là (qui sont opérateurs de machine à commande numérique, stagiaire d’un dispositif d’insertion ou habitant d’un quartier), ceux qui s’en préoccupent donc, sont souvent victime du syndrome de « l’énonciation ventriloque », autrement dit d’une certaine propension à « parler à la place de « ou à parler pour eux»…

 

Imaginées à partir de ce principe et de ce constat, les démarches d’automédiatisation ont permis, en des centaines de lieux vraiment très différents, de créer les conditions pour que ceux et celles à la place de qui on parle le plus souvent puissent élaborer leurs points de vue et leurs arguments et aussi (et sans aucun doute surtout) qu’ils puissent être entendus par ceux et celles qui le plus souvent parlent pour eux. Des démarches finalisées sur l’organisation de moments d’échanges (et de confrontations parfois), entre ceux-ci et ceux-là, des moments que ceux qui les ont vécu n’ont pu trouver que rares… Des moments d’échanges d’où surgissaient des solutions plus efficaces, plus justes, plus « appropriées » dans tous les sens du terme…. ce que, au fond, moderniser sans exclure veut dire précisément.

 

Ces temps-ci, je travaille à la mise en oeuvre de solutions d’habitat pour des personnes en situation de handicap qui désirent vivre chez elles mais aussi dans la Cité. Les personnes en situation de handicap sont de celles qui sont « souvent parlées par d’autres » (par une multitude de porte-parole, officiels ou non) et moderniser leur mode de vie est vraiment une nécessité… Les principes d’action, énoncés par Bertrand, quand il inventait cette démarche, m’accompagnent encore aujourd’hui quand, ici ou là, je tente de créer des conditions pour que des personnes en situation de handicap inventent le mode de vie qui leur convient le mieux et surtout pour qu’elles soient entendues et que s’inventent avec elles de telles solutions…

 

 

Une dernière chose, quand le doute m’assaille dans les projets que j’entreprends, je repense à ce mot de Bertrand qui me disait que, curieusement aussi, l’innovation sociale obéit à certaines règles hydrologiques : comme pour l’innovation, quand on obstrue un cours d’eau pour contraindre son flux ou le dévier, le ruisseau trouve toujours une issue inattendue pour émerger à un endroit où on ne l’attendait plus…".

9782707127730