L'association FuturAge organisait le 18 décembre, à Ivry-sur-Seine, un colloque sur le thème : « Habitat des seniors : diversité des possibles, entre inclusion, autonomie et liberté de choix ».
1. Qu’est-ce qu’habiter veut dire ?
Quand on parle d’habitat pour les personnes âgées ou les personnes en manque ou en perte d’autonomie, on pense d’abord et prioritairement « logement », à son accessibilité et à son aménagement.
Il y a bien sûr une certaine logique à se concentrer sur la question du logement compte tenu du contexte de la situation du logement. Ce que je voulais aborder aujourd’hui, cependant on ne peut pas parler d’habitat sans avoir en tête ce problème tant il est déterminant pour notre question d’aujourd’hui.
Cependant, et ce à quoi je vous invite à penser aujourd’hui est qu’habiter est plus que se loger. Pour penser ce qu’est habiter, il s’agit de s’adosser à l’hypothèse qu’il existe une structure sociale profonde propre à notre espèce, c’est à dire à homo sapiens1. Et que cette structure sociale profonde ne se donne à voir que dans des états culturels toujours particuliers, états culturels dont l’étude a été l’objet principal de la sociologie jusqu’ici. Cette approche postule ainsi qu’il existe des invariants sociaux propres à homo sapiens et parmi ceux-ci la recherche d’un chez-soi dont la forme, mais seulement la forme, varie selon les contextes culturels.
Ceci pour dire que les êtres humains (homo sapiens) ont habité ou habitent des grottes, des tentes, des maisons ou des cubes empilés les uns sur les autres que l’on nomme immeuble...
Culturellement, disons en occident et dans les temps modernes, une maison est traditionnellement composée d’un toit et de quatre murs.
Le toit est un bouclier, conçu pour protéger les habitants de tout ce qu’il y a au-dessus d’eux.
Les murs protègent les habitants de ce qu’il y a au dehors et l’intérieur garde leurs secrets.
Les fenêtres offrent des points de vue, à travers elle les habitants voient le dehors depuis le dedans.
La porte permet des entrées et des sorties : on sort pour habiter le monde et y exister comme citoyen ; on rentre par la porte pour s’y retrouver soi-même et y oublier, pour un temps, le monde.
Ce qui dessine l’ébauche d’un chez-soi à laquelle il convient de préciser quelques conditions pour qu’une « maison », quelle qu’elle soit, advienne comme un véritable chez-soi et je voudrais insister particulièrement sur trois d’entre elles : l’intimité, la clotûre et le gouvernement de son temps
A la fin du 18ème siècle, un changement fondamental dans nos manières d’être et d’agir ensemble, de faire société, s’est produit : ce que nous nommons « intimité » a vu le jour et avec lui la naissance de la vie privée, ce moment où l’individu a cherché à se soustraire aux contraintes du collectif et des groupes.
Ce sentiment d’intimité advient au travers de la possibilité de l’appropriation de son espace (on le meuble, on le décore, on le range... ou non, à sa façon, on y construit un paysage personnel d’objets qui sont autant de souvenirs).
Mais pour que cet espace devienne véritablement le lieu de l’intime, il doit pouvoir être également celui de ses secrets, de sa vie familiale et domestique, de ses arrangements privés. Faire de ce chez soi, un lieu de l’intime est ce qui fait que le moi peut s’y recueillir, condition, nous dit Emmanuel Levinas, pour que l’Homme puisse se tenir dans le monde, à partir d’une demeure où il puisse s’y retirer...
Une autre condition pour que le chez-soi soit un véritable chez-soi est sa clôture, car le chez-soi a à voir avec le sentiment de sécurité. Être chez soi nécessite, en conséquence, de pouvoir contrôler qui peut y entrer (on accueille qui l’on souhaite chez soi, on en interdit l’entrée à d’autres et certains ne seront reçus que sur le seuil et d’autres dans l’intimité de sa chambre, etc.). Mais la clôture, qui est matérialisée par la porte, dont Georg Simmel nous a dit qu’elle est aussi la jointure entre l’espace de l’homme et ce qui lui est extérieur, doit pouvoir être franchie par son occupant.
La possibilité d’ouvrir sa porte et de pouvoir la franchir, distingue l’hospitalité de la prison. Possibilité qui, quand on observe certains lieux où habitent les personnes en situation de handicap ou de perte d’autonomie ne semble pas toujours aller de soi...
Le chez-soi, enfin, est le lieu où l’on peut gouverner son temps : où l’on va décider du moment où l’on va déjeuner ou dîner, où l’on va se coucher, sortir ou rentrer... Gouverner son temps est une des conditions de la maîtrise de son intérieur, mais aussi de sa manière subjective d’habiter.
On comprend par là que ces conditions sont particulièrement mises à l’épreuve pour les personnes en situation de handicap ou en perte d’autonomie. Quand elles vivent chez elles et qu’elles ont besoin d’être accompagnées dans leur vie quotidienne et que les professionnels et/ou leurs proches investissent leur intimité, franchissent leur clôture par routine ou commodité, ou imposent l’heure de leur levée ou de leur coucher pour des raisons d’organisation... Mais aussi quand elles vivent en habitat inclusif ou en établissement médico-social et que le collectif empiète sur leur vie privée...
Au fond, qu’est-ce qu’un chez soi ?
On peut le distinguer du lieu simplement occupé, la position provisoire d’une personne par son installation dans un domicile... du lieu ressenti comme véritablement à soi, qui répond à un désir profond et qui exprime l’essence, réelle ou supposée de son identité...
Le chez-soi, c’est là où j’habite, là où JE suis : et dans ce « là », je retrouve un réseau de voisinage et de connaissances, ainsi que mes repères, ce que Martin Heidegger2 désigne par « heimat » que l’on peut définir par extension comme un équivalent de « bonheur »...
Mais le chez-soi n’est pas le repli, même s’il peut et doit pouvoir le rester. Le chez-soi est aussi la condition d’un possible déploiement pour celui ou celle qui l’habite, l’unité d’un possible devenir citoyen et le lieu à partir duquel un nouveau champ des possibles s’ouvre... Car, comme le souligne si justement Mona Chollet, si une personne ne dispose pas d’un territoire propre (ce chez-soi dont il vient d’être esquissé les conditions d’effectivité), attendre d’elle qu’elle apporte une contribution à la vie collective revient à attendre d’un homme qui se noie qu’il en sauve un autre…
Autrement dit, le chez-soi conditionne l’assurance de pouvoir se rendre dans la cité : flâner dans son quartier, se rendre dans le commerce ou le service dont on a besoin, profiter de l’activité que l’on pratique ou simplement du paysage depuis sa fenêtre. Encore faut-il que le paysage nous agrée, que l’environnement soit suffisamment sécurisant et accessible et que l’on dispose de moyens de de mobilités, eux-mêmes sécurisants et accessibles... D’où l’on peut en déduire que se préoccuper d’habitat destiné aux seniors nécessite de penser simultanément un « chez-soi » inclus dans un paysage et dans un environnement, de penser éventuellement les besoins d’accompagnement et de mobilité des habitants. Comme vous le comprenez, penser habitat, c’est bien plus que penser logement...
2. Une rapide histoire et un état des lieux des politiques publiques d’habitat
Pour résumer grossièrement, on peut dire que le mouvement de l’histoire de ces politiques publiques semble plutôt celui qui conduit vers l’habitat inclusif… ou l’habitat intermédiaire si l’on prend en compte la contribution récente du Conseil de la CNSA.
Le mode d’habitat, dénommé « habitat inclusif », porté par une politique publique, pour le moins offensive, semble, en effet, avoir forclos la question de l’habitat telle que je viens de l’esquisser précédemment. . Autrement dit, l’Etat et ses administrations ont transformé cette question de l’habitat par leurs discours et pratiques réglementaires et législatives, en privilégiant une modalité, parmi d’autres possibles, une modalité d’habitat adossée à la notion de « vie sociale et partagée ».
L’Etat et ses administrations ont transformé la question-problème que l’on pourrait formuler ainsi : « comment favoriser le choix d’un mode de vie qui convient le mieux aux besoins et aux aspirations d’une personne handicapée ou d’une personne âgée à un moment donné de sa vie », en une (LA ?) solution imaginée à partir de catégories d’action publique déjà identifiées, comme les pensions de familles ou les résidences-accueil par exemple, en les renommant et en les réaménageant à la marge... Autant dire passer de l’habiter autrement à l’habitat inclusif.
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, un rapide retour historique s’impose. Rapide parce qu’il s’agit simplement de vous remettre en mémoire ce que la plupart d’entre vous connaissent déjà.
Tout d’abord, rappelons-nous qu’il existe un avant « habitat inclusif »...
Avant que de nommer une catégorie d’action publique, les termes d’« habitat inclusif » sont apparus, tout au moins dans le discours public, lors d’un colloque organisé à Paris, en mai 2016, par l’Association des Paralysés de France (APF), un colloque intitulé précisément « Colloque habitat inclusif ».
Antérieurement à cette dénomination, de nombreuses initiatives s’étaient multipliées depuis une quinzaine d’années, portées par les personnes handicapées ou des personnes âgées elles-mêmes, par leurs proches ou bien par des associations qui, gérant des établissements et services médico-sociaux, souhaitaient répondre aux aspirations à un autre mode de vie des personnes qu’elles accueillaient ou accompagnaient.
Des initiatives que j’ai qualifié dans un ouvrage (Le pari de l’habitat) de « bricolage social local », pour montrer leur dimension d’ « invention », celle de leur intégration à un tissu local et d’agencements de solutions partenariales. Des initiatives qui se proposaient de créer les conditions pour que ces personnes vivent chez elles et dans la cité et ce, en agençant des dispositifs de droit commun (logement, modalités de location, services et modalités d’accompagnement des situations de vie et de handicap, etc.).
Les dimensions souvent protéiformes de ces réalisations s’affrontaient à des obstacles juridiques et administratifs qui faisaient de l’élaboration de ces solutions de longs parcours du combattant, laissant les promoteurs de projets épuisés et parfois défaits.
C’est à la demande de ces promoteurs de projets que les pouvoirs publics se sont progressivement emparés de cette question afin de tenter de lever les principaux obstacles qu’ils pouvaient être amenés à rencontrer.
La tenue du Comité Interministériel du Handicap du 2 décembre 2016, à Nancy constitue sans aucun doute le premier acte politique de cette prise en compte des obstacles rencontrés par les promoteurs de ces projets d’habitat. Comme il signe l’origine de la création de la catégorie d’action publique « habitat inclusif ».
De ce CIH sont, en effet, issus les premiers éléments structurant la doctrine de l’habitat inclusif au travers d’un texte intitulé « Démarche nationale en faveur de l’habitat inclusif pour les personnes en situation de handicap ».
Une définition de l’habitat inclusif y est proposée au travers de trois caractéristiques :
1° L’habitat inclusif repose sur une organisation qui fait du lieu d’habitation de la personne en situation de handicap son logement personnel, son « chez soi »,
2° L’habitat inclusif conjugue, pour la personne en situation de handicap, la réponse à̀son besoin de logement et la réponse à̀ses besoins d’aide, d’accompagnement et, le cas échéant, de ce qu’il est convenu d’appeler la « surveillance »,
3° L’habitat inclusif vise toujours, en prenant en général appui sur la vie organisée à plusieurs, une insertion active dans le voisinage, la vie de quartier, l’environnement de proximité.
L’étape suivante est concrétisée par l’article 129 de la loi portant sur évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN), complétée par la publication de l’Instruction interministérielle relative aux modalités de mise en œuvre du forfait pour l’habitat inclusif. Rappelons au passage que dans la même loi, et simultanément, on abaisserait l’obligation de 100% logements accessibles à 20% dans les constructions neuves...
Quoi qu’il soit, ce façonnage législatif et réglementaire arrime définitivement au centre de la conception de l’habitat inclusif la proposition de son financement sur une unique dimension : l’animation de la vie sociale et partagée. Privilégiant, ainsi, le développement d’un type de formule d’habitat, celle précisément proposant une dimension collective signifiante, traduit par la notion de « vie sociale et partagée » et dont l’obligation de proposer des locaux communs aux habitants, ainsi que la définition des missions de l’animateur de cette vie sociale et partagée, dont fait état l’instruction, la détermine. Un encadrement réglementaire et normatif qui tendra, ainsi, à réifier l’objet « habitat inclusif » et à faire peser le risque de circonscrire l’inventivité des promoteurs de projets qui vont, la plupart du temps, se conformer à cette « définition », afin d’espérer un financement désormais identifié.
Et pour conclure ce tour d’horizon historique, en décembre 2019, le Premier ministre, Edourd Philippe, chargeait messieurs Wolfrom et Piveteau d’une mission visant à proposer une stratégie nationale pour le déploiement à grande échelle de l’habitat inclusif, mission qui devait aboutir à la remise de leur rapport en juin 2020, intitulé : « Demain, je pourrai choisir d’habiter chez vous ». Prolongeant l’esprit de la loi ELAN, les auteurs y dessinent les contours de ce qu’ils appellent l’habitat « accompagné, partagé et inséré dans la vie locale » (API) et proposent une boîte à outils juridico-administratifs aux fins de favoriser le développement de ce type de logements.
La principale mesure (et pratiquement la seule retenue du rapport) qui y sera annoncée est l’« Aide à la Vie Partagée » (AVP), cette nouvelle prestation de l’action sociale départementale qui « est octroyée à tout résident d'un habitat inclusif dont le bailleur ou l'association partenaire a passé une convention avec le Département.
Ce qui apparaît problématique est que la politique publique de l’habitat inclusif impose ce mode d’habitat comme LA solution. A laquelle la plupart des promoteurs de projets d’habitat semblent consentir désormais. Le plus souvent parce qu’ils se saisissent de ce mode de financement pour pouvoir faire exister leur projet en modifiant ce qu’il faut du projet initial pour le faire devenir habitat inclusif ; ou parce qu’ils ont saisi combien l’habitat inclusif pouvait ressembler à un produit facilement duplicable et qu’ils ont monté leur petite entreprise... qu’elle soit ou non à but lucratif.
Ne vous méprenez pas sur mon propos, je conçois parfaitement qu’une personne en situation de handicap ou en perte ou en manque d’autonomie puisse choisir, à un moment donné de sa vie, et pour des raisons qui lui appartiennent un mode de vie tel que le propose un habitat inclusif ou tout autre mode d’habitat où lui est proposé une forme de vie sociale et partagée. Mais je voudrais conclure cette partie en soulignant ce qui m’apparaît comme des impensés de cette politique publique et de ce mode d’habitat :l’impensé de la vie à plusieurs et particulièrement de la question : vivre à plusieurs, mais avec qui ? Et pour cela, relayer la question que posait le Comité national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé dans son avis concernant les enjeux éthiques du vieillissement : « Quel sens donné à la concentration de personnes âgées entre elles ? ».
Soit l’impensé de la pertinence du regroupent de personnes supposées semblables du fait de leur âge et de leur supposée propension à se reconnaître ainsi comme « pair » ; l’impensé de certains modes d’organisation de ces modes d’habitat, particulièrement quand il s’agit de co-location, dans la mise en péril des conditions dont j’ai souligné qu’elles étaient nécessaires pour constituer un chez-soi : l’intimité, la clôture et le gouvernement de son temps ; l’impensé du modèle économique de certains de ces projets quand il peut advenir que le financement de l’AVP, pourtant imaginé comme tel, ne permette pas de solvaliser un certain nombre de fonctions nécessaires à la vie des habitants telle qu’elle est entendue dans un projet d’habitat inclusif.
Au fond, cette politique n’épuise pas les besoins et les aspirations des personnes qui souhaitent habiter autrement... A côté des formules d’habitat inclusif, il nous faut inventer et mettre en œuvre des démarches et des réalisations qui leur conviennent, les inventer et les mettre en œuvre, sans doute, un peu plus qu’on ne le fait avec elles, plutôt que pour elles… Autrement dit, il faut à côté de l’habitat inclusif, inventer et mettre en œuvre des manières d’habiter autrement… dont je vais vous proposer une démarche possible dans la troisième partie.
3. Une démarche de construction conjointe de l’offre et de la demande d’habitat.
Une autre politique, donc. Une politique qui ouvrirait la pensée à l’hypothèses d’alternatives, lézardant l’évidence de l’existant. Une politique qui résisterait à la contrebande de la solution de ce qui nous est proposé, sous le sceau de l’évidence, comme de simples problèmes techniques qu’il s’agirait de résoudre les uns après les autres. Pour cela, il nous faut imaginer un chemin de traverse où seront interrogés les mondes vécus des personnes âgées et leurs attentes d’autres modes d’habitat aussi désirables que possibles. Un chemin qui vise leur émancipation comme auteur de leur mode de vie. Ce qui veut dire ne pas se préoccuper d’abord de logements (fussent-ils accompagnés, partagés et insérés dans la vie locale), autrement dit permettre à chacun d’obtenir sa part de volume construit, bien situé et correctement équipé... Mais de prendre en considération le droit de se constituer et de s’installer selon ses capacités et ses talents. Ce qu’Ivan Illich nommait l’art d’habiter qui fait partie de l’art de vivre. Poser ainsi la question revient à faire advenir l’acte d’habiter comme un sujet politique (et non comme l’objet d’une politique). C’est inscrire l’acte d’habiter dans un horizon de sens orienté vers un après qui soit meilleur, plutôt que de se contenter d’un présent médiocre.
Mais comment faire ?
D’abord considérer que c’est à l’échelle de la ville toute entière et sans doute plus précisément à l’échelle du bassin de vie, en tant que le bassin de vie peut relier et rassembler de façon disparate, que le problème de l’habiter doit être envisagé. Tout en considérant que si la question est bien globale, les réponses à inventer ne peuvent être que locales et modelées en rapport à des situations, à des demandes et à des aspirations, elles-mêmes locales et toujours singulières. Peut-être qu’une façon d’énoncer le problème, serait celle-ci : inventer des agencements locaux de modes d’habitat, toujours singulières, dans un écosystème urbain qui leur soit favorable.
De toutes les variables qui contribuent à l’agencement d’un mode d’habitat, la singularité de la solution est, en effet, de celle qui est déterminante. De quoi est faite cette singularité ? De la manière, à la fois précise et sensible, dont sont prises en compte des situations de vie et d’éventuel handicap, situations qui ne sauraient être réduites à la perte ou au manque d’autonomie de la personne, ce qui conduirait à un traitement collectif et à une assignation dans une classe, administrativement composée, où se retrouvent tous ceux qui l’ont alors en partage, conformément à la manière dont s’est constitué, jusqu’ici, le médico-social. Alors qu’il existe une pluralité de mondes vécus et d’allures de vie pour lesquels, chacune et chacun, est doté d’une logique propre, d’une puissance d’agir, ainsi que d’affects de joie et de tristesse qui ont, eux aussi, leur logique propre. Et c’est cette épaisseur existentielle qui doit être prise en compte dans le processus d’invention de ces modes d’habiter.
Au fond, ces agencements d’habiter ne seront pas tant singuliers par la qualité de leur design, de leurs équipements ou des services à la personne qui leurs seront liés et qui constituent pourtant des conditions nécessaires pour qu’une vie plus vivable soit possible. Mais parce qu’ils vont permettre, pour chacun qui y habitera, que s’y déploient ces plaisirs élémentaires qui maintiennent la personne avec son énergie vitale : trainer, rêvasser, lire, réfléchir, créer, jouer, jouir de la solitude ou de la compagnie de ses proches, jouir tout court, préparer et manger des plats que l’on aime…
La singularité de ces modes d’habitat réside, au risque d’une tautologie énonciative, dans ce qu’elles sont avant tout… un mode d’habiter. Un mode d’habitat et d’habiter qui ne soit pas pensé en référence à des besoins inférés à la prévention de risques supposés d’isolement notamment, mais du désir d’habiter (et d’habitat) de ces personnes. Un désir qui plus est, non pas imaginé immuable, mais changeant et pourquoi pas même versatile, selon les expérimentations qu’une multitude de solutions, fédérant une sorte d’inclusion dispersée, permettra et rendra possible.
Une telle singularité signifie (et impose) qu’il y ait « invention » de cet habitat, par opposition à la « duplication » de formules déjà existantes et repérées comme une « bonne pratique » (mais par qui et pour qui ?) ; et que pour cette raison, on voudrait essaimer et même, dit-on, parfois « industrialiser » la production (les 500000 places évoquées par le Conseil de la CNSA !). Une invention n’est pas obligatoirement originale, innovante au sens où elle serait exceptionnelle. Elle est une solution qui n’existait pas sur le territoire où elle se créé. Et comme le suggère son étymologie, l’invention est aussi l’action de découvrir. Pour découvrir le mode d’habitat qui convient le mieux aux personnes âgées, auquel elles aspirent sans le savoir peut-être encore totalement, pour qu’elle puissent s’extraire des formes culturellement pensées et de l’imaginaire de l’habitat inclusif, afin de retrouver en somme leur pouvoir d’habiter, il y faut des dispositifs qui le favorisent et le permettent. Par dispositif, il y a lieu d’entendre tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Un dispositif d’invention de ces formes d’habitat qui se constitue comme un parcours collectif de découvertes progressives et partagée de ce qui, pour les personnes concernées, comme pour les personnes et les organisations qui vont coproduire, avec elles la solution, apparaît comme le mode d’habiter le plus pertinente, à ce moment-là et dans la texture du monde social où il s’envisage.
Ce qui constitue fondamentalement cette singularité, au fond, est que cette invention tient autant à la forme de son résultat qu’au processus de création commune d’individus et d’organisations qui, dans un contexte donné, tentent d’élargir la palette des interprétations possibles de la réalité.
Dès lors que l’on sait ce qu’il convient d’inventer et de réaliser comme formes d’habitat et que l’on sait comment faire, il convient de se soucier de la question des méthodes qui permettront d’aboutir à ce qu’une transformation de l’approche de cette question d’habitat en soit le résultat.
Pour un discours de la méthode
Si habiter, c’est faire de sa demeure, le centre du monde de l’endroit où l’on vit, penser cette question nécessite de l’envisager, non plus projet d’habitat par projet d’habitat, mais en la concevant territorialement par « bassin de vie ». Pourquoi le bassin de vie ? Parce que cette notion permet de délimiter le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants et qu’il s’agit là de l’espace dans lequel s’organise le quotidien des habitants en termes de mobilité et de lieux fréquentés, en même temps qu’il caractérise son épaisseur spatiale et notamment la dimension paysagère qui s’offre au regard et qui concourt à la qualité de vie de ses habitants. La démarche proposée ici est, avant tout, territoriale et le bassin de vie devient la cadre analytique et opérationnel pour penser cette question de l’habitat, ainsi que pour la mise en oeuvre des réalisations qui y adviendront. Elle rompt ainsi avec la pratique actuelle où les projets d’habitat sont pensés et produits « projet par projet », pratique dont les conséquences principales constatées sont soit de prolonger une filière médico-sociale, quand le promoteur du projet est une association gestionnaire de services et d’établissements, réservant prioritairement cet habitat aux personnes qu’elle accompagne déjà ; soit un mode d’habitat conforme en tous points au « produit » qu’une petite entreprise (qu’elle soit lucrative ou non) s’efforce d’essaimer.
L’approche suggérée ici pourrait se concrétiser par la constitution et l’animation, sur ces territoires, d’« espaces de dialogue » entre les personnes concernéess, éventuellement leurs proches et les acteurs institutionnels concernés par la production des habitats souhaités (collectivités, architectes, promoteurs, bailleurs sociaux...). De tels espaces de dialogue s’apparentent à des « espaces publics de proximité » ou de « micro-espaces publics autonomes », pratiquant une construction conjointe de l’offre et de la demande d’habitat, démarche dont les modalités ont déjà été expérimentées pour l’élaboration de services d’économie solidaire ou dans le cadre du programme « nouveaux services, emplois jeunes » , par exemple.
L’espace public de proximité peut se comprendre comme un espace de paroles commun, fondé sur une relation de réciprocité, condition d’une reconnaissance mutuelle des points de vue et constitutif d’un lien de confiance entre les différentes parties prenantes (potentiels habitants, salariés, bénévoles, pouvoirs publics…) des projets d’habitat sur le bassin de vie considéré. Ce type d’espace concrétise l’idée que l’émergence et la formalisation des besoins sociaux, des aspirations (ou plus exactement des expectations3) d’habitat et l’organisation de la production de ces habitats passent par une forme plus ou moins codifiée de délibération entre acteurs, démarche qui se démarque du rapport de forces institutionnalisé et administré actuel qui tend à imposer ses solutions et son imaginaire. Autrement dit, les variables (économiques, réglementaires ou issues de l’imaginaire de l’habitat inclusif...) qui apparaissent largement comme des contraintes externes s’imposant comme une évidence, sont davantage soumises à discussion. Cette construction conjointe de l’offre et de la demande entre professionnels et futurs habitants est centrale dans la socialisation des besoins et des expectations, dans la détermination de la forme d’habitat souhaité, ainsi que dans la mobilisation des différentes ressources ( nécessaires pour pérenniser le fonctionnement de celui-ci.
Un tel dispositif, fondé sur les pratiques quotidiennes des personnes en situation de handicap (la façon dont elles habitent leurs espaces vécus), permet la prise en compte des valeurs, des désirs et des expectations de ceux qui souhaitent inventer leur mode d’habitat. Dans de tels espaces, ces personnes peuvent formuler la manière dont elles souhaitent « habiter », ce que pourraient traduire en solutions, des « promoteurs » d’habitat d’un genre nouveau dans la manière de les concevoir. Par l’attention portée à la formalisation des demandes et des aspirations au cours du processus d’élaboration de l’offre d’habitat, de tels espaces concourrent à ce que demande et offre s’ajustent le plus finement possible. Par cela, il s’agit de considérer (et donc admettre) que les principes démocratiques peuvent également être un mode de gestion, de médiation et de régulation dans la production de l’habitat et une manière de rendre effectif la citoyenneté des personnes handicapées. A condition que cet espace public de proximité soit conçu et animé comme un espace intermédiaire de médiation entre la sphère privée et la sphère publique, comme un lieu de confrontation et de négociation des différentes parties prenantes de la question de l’habitat, comme une étape dans la construction des différents modes d’habitat envisagés et comme le lieu de régulation territoriale d’une pluralité de modes d’habitat.
Une telle manière d’animer, de mettre en chantiers la question de l’habitat permet d’aboutir à un habitat produit de « bas en haut » par les habitants concernés par opposition à un habitat produit par les mécanismes uniques du pouvoir et de la technique, un habitat des « sujets et non des calculs. Se « machine » ainsi, une « ingénierie » territoriale consuisant à une pluralités de modes d’habiter, où toutes les expériences sont également intéressantes puisqu’elles ont lieu et qu’elles tissent des mondes situés entre des acteurs et des réseaux .
1 Ludovic Slimak, Sapiens nu. Le premier âge du rêve, Odile Jacob, 2024
2 Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, Gallimard, 1958
3 Kurt Lewin opère une disctinction entre les niveaux d’aspiration à un but idéal et les niveaux d’expectation d’un but réaliste.